Le texte de ma tribune dans les Echos du 18 février 2015 : L’esprit du 11 janvier et la quête d’une société interculturelle

Un mois est bien trop court pour le recul qu’exigent des esprits rationnels en quête de sens pour comprendre un événement, mais trop vaste pour l’intelligence émotionnelle d’une société qui cherche le sens de sa quête.

«  L’esprit du 11 janvier » a semble-t-il réuni ces deux approches de la quête lors de la marche qui le matérialisa. Mais une marche fait-elle un esprit, et quand bien même, peut-elle faire une politique publique digne de ce nom et dépasser le débat épuisé et épuisant sur le multiculturalisme qui nous aveugle ?

Venant de la même racine latine « spiritus », qui dit « esprit » dit « souffle ». Si un état d’esprit s’est bien incarné le 11 janvier dernier, par le refus de voir la liberté d’être soi et libre, détruite par les forces de l’obscurantisme, il semblerait, qu’un mois après, le souffle qui devait secouer nos peurs et fantasmes se soit déjà affaibli.

L’expression « esprit du 11 janvier » est déjà usée jusqu’à la corde. Institutionnalisée par le Chef de l’Etat, lors de sa dernière conférence de presse, elle se retrouve panthéonisée étant déjà de l’ordre de la mémoire avant même d’avoir vécu. Accepter le désert de la sanctuarisation de la mémoire sera à coups sûrs célébrer des postures qui ne manqueront pas de s’effriter puis disparaître, et avec elles, le fameux esprit.

L’esprit du 11 Janvier doit être de l’ordre de la dynamique et non du statique, de l’ordre de la vision et non de la fiction. Transformer le savoir-vivre ensemble et trouver une nouvelle vocation collective est l’horizon de cet esprit. Après les drames des 7 et 8 janvier, une fenêtre s’est ouverte depuis le chaos.

Ce souffle du 11 janvier est, d’abord, un vent porteur de mots à poser sur des réalités pour apprendre à distancer ce qui nous perturbe. Ne pas les nommer condamne le corps social à devenir plus violent et faire pleuvoir des coups pour obtenir par désespoir, une distance courte et illusoire entre groupes qui se sentent menacés par l’existence de l’autre. L’esprit du 11 janvier est donc une arme contre les tabous et les non-dits d’une société qui a peur des réalités qu’elle va devoir affronter. Ces réalités historiques (la France est devenue pluriculturelle), géographiques (il y a des zones de non droits et des territoires abandonnés et perdus pour la République) et causales (l’incapacité à montrer un horizon commun pour tous les enfants de la patrie) réclament leur dû, chaque fois plus brutalement.

D’ailleurs, s’il fut si problématique de nommer la manifestation du 11 janvier elle-même c’est parce que le poids des tabous avait fait son profond travail de confusion. Fut-elle une marche d’unité nationale, ou bien seulement républicaine ou bien pour la défense de nos libertés, ou mondiale ? Nul ne le sait. Or, «  mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » écrivait Albert Camus.

C’est la raison pour laquelle il va falloir avoir le courage de s’emparer d’un mot clef, celui de multiculturalisme. Est-ce le multiculturalisme dénoncé par M. Cameron et Mme Merkel, dans leur pays respectifs, qui pose problème en France ? Si oui est-ce dû totalement, en partie ou pas du tout, aux erreurs de quarante ans de politiques publiques, d’élites bouffies de leurs propres certitudes, qui ont entrainé la venue des monstres qui ont frappés, et frapperont encore ?

C’est le mot de multiculturalisme qui retient le souffle du 11 Janvier de répandre son oxygène dans le corps national français. Cela fait vingt ans qu’un dialogue de sourd entre deux discours apparemment opposés mais complices nous empêchent de penser (panser) le « vivre ensemble ».

D’un côté, les tenants de la négation de la pluralité culturelle de la France s’obstinent à nier que l’effondrement des empires coloniaux et que les disparités économiques grandissantes en Méditerranée n’ont rien changé au visage de Marianne malgré les flux migratoires intensifs. Parallèlement à ces changements humains, l’idéologie démocratique allant vers des évolutions favorables aux droits des minorités, a amplifié les métamorphoses de la pluriculturalité conjoncturelle en multiculturalisme structurel. La peur de la perte d’identité nourrit principalement ce discours.

De l’autre côté, les tenants des vertus angéliques et illimitées de la Diversité au nom de l’égalité des cultures refusent toute critique portant sur les équilibres et les réciprocités fragiles et nécessaires à respecter dans toute société d’accueil. Immédiatement suspecte, aussitôt dénoncée, la critique de ce déni de réalité est considérée comme islamophobe, y compris, envers les musulmans, Arabes ou non, qui réclament ces débats. La peur qui anime ce discours est celle de l’existence même d’identité au nom d’un supposé sens de l’Histoire qu’il faudrait anticiper coûte que coûte.

 

Ces deux discours apparemment ennemis sont complices d’avoir affaibli l’idéal républicain. Ils ont permis l’ethnicisation des rapports sociaux en son sein et empêché l’avènement d’une vision pour une société plurielle et apaisée préparant le passage de la société multiculturelle à la société interculturelle.

Car si le multiculturalisme n’est pas le problème, le multiculturalisme a un problème. Il est statique et donc condamné à regarder pourrir des citoyens ghettoïsés en communautés caricaturales au détriment de la citoyenneté qui donne un but commun. Il faut donc passer à l’étape suivante celle de la dynamique interculturelle.

La première est la réappropriation de nos héritages en ouvrant en France un grand débat sur les grands récits fondateurs, pour réapprendre qui a posé sa pierre à l’édifice de la nation française, loin des débats mortifères de la quête des mémoires victimaires. Les trois religions monothéistes, les philosophies gréco-romaines comme celles des Lumières ont bâti et façonné ce pays. La notion d’envie commune en ressortirait plus forte après des années de mésestime de soi catastrophique.

La deuxième est d’accepter de considérer qu’il y a une majorité culturelle, ou d’accueil parce que tout simplement antérieure depuis des siècles, et d’ouvrir le débat sur le modèle qu’elle entend proposer aux autres, y compris ce qui est non négociable pour ses membres (laïcité ou statut de la femme par exemple).

Enfin, accueillir avec bienveillance les minorités et les aider à s’organiser pour qu’advienne enfin leur intégration pacifiée (organisation de l’islam de France par exemple).

« L’esprit du 11 janvier » ne sera un pari sur l’avenir que s’il se traduit en projet interculturel et donc en nouvelle page d’histoire de France. Il est temps que soufflent les vents du 11 janvier car les nuages de l’autocensure menacent déjà à l’horizon.

 

Alain CABRAS

Responsable Master Pro Management Interculturel

Sciences Po Aix

1 Comment. Leave new

Malheureusement, les intérêts électoraux de certains partis politiques ainsi que l’application de leur stratégie de communication, nous éloigne tous de prises de décision pragmatique pour le pays.
Un grand débat devrait être organise mais la aussi, c’est la politique qui vient tronquée les évolutions nécessaires de notre société.
Le sujet est jugé trop sensible, trop révélateur de haine et de division, il est pourtant tellement nécessaire.
Oui, l’existence même des partis politiques est un frein a l’évolution de notre société.
(C’est ce point la qui fera que nous ne pourront pas retirer de cette grande marche et sursaut citoyens ce que nous aurions dû.)
Et c’est dans ces événements marquant de janvier, mais aussi des reformes qui s’imposent pour le pays, que nous sont apparues, que que les intérêts des partis politiques viennent mettent un frein aux évolutions nécessaires.
Cela créer un manque de dynamisme et de réactivité sur le plan de l’exécutif.
Mais surtout cela entraîne un effet pervers qui s’oppose a l’intérêt du pays.
En effet, pour des raisons d’intérêts stratégique des partis, on va, dans la communication et dans les décisions, faire en sorte d’influencer ou de favoriser une tendance partisane afin d’avoir ou de maintenir un leader ship.
Voilà l’influence catastrophique des partis politique sur notre vie, sur notre société et sur l’évolution de celle qui, je suis sur pourrais s’en passer. D’ailleurs n’est ce pas l’avenir ?
Mettre les idées a la première place, se confronter démocratiquement entre nous, au lieu de leur tourner le dos, des lors qu’elle sont émises par tel ou tel représentant et ce même si parfois nous pourrions être d’accord avec elles.

Sur l’esprit du 11 janvier il nous a révélé que nous avons trop donne de pouvoir et d’importance au multiculturalisme, ce qui nous mets en porte a faux sur les éventuelles dispositions a prendre qui pourraient heurter la sensibilité de certaines de ses composantes.
Mais cela représente aussi la difficulté pour certains décideurs de reconnaître un aveu d’échec de jugement et de politique publique.
Après avoir donne et trop donne, peut-t-on reprendre sans se discréditer soi même ? Non.

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